Sur le mouvement Fermons l'Arcadia : l'état de la lutte antifasciste à Strasbourg

Publié le 24 Janvier 2018

Photo : France3

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Après la deuxième manifestation du 20 janvier contre le local fasciste l'Arcadia qui a ouvert rue Vauban dans le quartier Esplanade, il est nécessaire de dresser un état des lieux du mouvement, afin de construire une analyse conséquente de la lutte et de permettre d'éviter certaines erreurs ou simplismes.

 

Sur la manifestation elle-même, nous pouvons dégager plusieurs points qu'il nous semble important de souligner pour apprécier l'état général du mouvement.

Premièrement, nous pouvons observer le relatif succès des campagnes d'information autour de cet événement : le nombre de participants externes aux organisations directement impliquées dans le collectif a significativement augmenté par rapport à la première manifestation du 9 décembre 2017, avec notamment la présence de parents d'élèves, de personnel enseignant, et d'élus locaux. Ceci s'explique non seulement par le travail de communication effectué par les différentes organisations du mouvement, mais également par la couverture médiatique non négligeable qui nous est donnée. On peut avoir le sentiment que, dans le sort de la lutte contre le Bastion Social en France, beaucoup dépend de notre succès ou insuccès à Strasbourg, première ville où ce mouvement a essayé de s’installer légalement.

D'autre part, nous devons noter la réponse plus significative des forces de l'ordre. En effet, peu de temps avant la manifestation, la Préfecture est intervenue pour imposer une modification dans le parcours, refusant de laisser le cortège entrer dans le cœur du quartier Esplanade. C'est un fait particulièrement intéressant pour plusieurs raisons. Ce quartier est en fait le premier concerné, puisque c'est là que le local se situe, et c'est également là qu'une large population précaire et d'origine immigrée est directement menacée par la présence d'un QG fasciste. Le refus de la part de la Préfecture de laisser le cortège y manifester trahit la crainte que ce mouvement prenne une ampleur trop importante parmi les populations concernées, et entraîne ainsi une agitation politique et des revendications qui aillent plus loin que le simple mot d'ordre "Fermons l'Arcadia" (nous reviendrons en détail sur ce point plus loin). A noter également l'importance des moyens mis en œuvre pour dissuader le cortège de toute volonté de s'en tenir au trajet initialement conçu : un nombre exagéré de CRS étaient mobilisés tout le long du Boulevard de la Marne, jusqu'au bout du Boulevard Leblois. Il est difficile de croire qu'une telle force d'intervention aurait été là ayant pour rôle de « protéger » le cortège d'une éventuelle dizaine de militants du Bastion Social.

Enfin, la présence et la réactivité des médias locaux donnent un bon indice de la portée croissante des actions du mouvement, même si nous devons également avoir un avis critique sur la façon dont l'information y est traitée, ce que nous développerons plus bas.

 

Que retenir de ces points ? Tout d'abord que la campagne de sensibilisation a porté ses fruits, et que celle-ci doit être poursuivie avec d'autant plus d'implication. Plus nous aurons de manifestants non-militants à nos côtés, plus le mouvement gagnera en puissance. Mais pour que cette puissance soit utilisée à son plein potentiel, nous devons aussi entretenir une lutte acharnée contre les mesures d'écartement, de minimisation du mouvement de la part des forces de l'ordre : nous devons défendre nos acquis et revendiquer notre légitimité dans toutes les situations, et de toutes les manières possibles, tout en refusant aux forces de l'ordre la moindre possibilité de nuire au mouvement. Concrètement, lorsque les forces de l'ordre s'opposent à un parcours déposé, nous ne devons pas céder le moindre tronçon de rue ; lorsque les forces de l'ordre se montrent provocatrices par une proximité menaçante, le service d'ordre doit prendre des mesures pour alerter l'ensemble du cortège, et exiger le respect de la distance minimum prévue entre la police et les manifestants, etc.

 

Passons maintenant à une analyse du mouvement dans son ensemble, en nous appuyant sur ces points concrets et sur une conception matérialiste du mouvement fasciste.

Il est très clair pour nous que l'antifascisme doit être considéré de manière très rigoureuse et que cette question ne peut être abordée que d'un point de vue matérialiste. Or, comme cela a été mentionné plus haut, le plus le mouvement se massifie le plus il risque que la logique de « rassemblement » produise des dérives dépolitisantes : le seul mot d'ordre « Fermons l’Arcadia » et le type de couverture médiatique dont il jouit risquent de laisser entendre que la lutte contre le fascisme consisterait sommairement à faire fermer le local du Bastion Social, et que le cas échéant nous aurions tout bonnement "gagné" le combat. Si une telle compréhension idéaliste est, certes, inévitable dans ce contexte de lutte large et unifiée, et ne doit en aucun cas justifier un abandon du front de notre part, il est de notre devoir, en tant que communistes conséquents, d'en souligner les limites et de pousser le mouvement vers une compréhension de classe du phénomène. En effet, le fascisme ne sera nullement vaincu par une mesure venue du haut, par un décret préfectoral ordonnant la fermeture de l'Arcadia. Le mot d'ordre « Fermons l'Arcadia » n'est pas, pour nous, un but mais un moyen pour rassembler les masses autour d'un objectif stratégique commun. Nous pourrons obtenir tous les décrets que nous voulons, mais tant que les mouvements fascistes tels que Bastion Social ou Génération Identitaire pourront exploiter la misère sociale, le dégoût pour la politique (tout ce qu'il y a de plus légitime chez les travailleurs et les précaires) pour répandre la xénophobie et les « solutions » simples, le potentiel révolutionnaire et progressiste des masses sera sapé, les prolétaires seront divisés, et le règne de la bourgeoisie impérialiste sera assuré.

La bourgeoisie a tout intérêt à ce que les bases matérielles du fascisme soient durablement conservées, aussi le prétendu antifascisme petit-bourgeois ne consiste qu'à dévier la lutte antifasciste de sa trajectoire révolutionnaire. Si le contact direct avec les populations immigrées, les précaires, et toutes les catégories représentées au quartier Esplanade nous a été refusé hier, et nous sera encore refusé demain, c'est justement parce que c'est précisément sur ce terrain que nous vaincrons le fascisme.

 

Enfin il faut insister sur le développement du fascisme aujourd'hui dans les pays impérialistes. Il est faux d’affirmer que le fascisme correspondrait à une situation particulière (celle de l'entre-deux-guerres) et que par conséquent parler de fascisme dans le contexte actuel du 21ème siècle serait un anachronisme, comme on peut parfois l'entendre de la part de différentes organisations, médias, académiciens, militants, etc. En effet, s'il est vrai que le fascisme est né dans ce contexte de crise profonde du capitalisme - en pleine phase de transition via la formation de monopoles, avec toutes les conséquences que cela implique, et menacé par la révolution prolétarienne ouverte en Russie dès 1917 -, il serait borné et nuisible à la compréhension des enjeux de la lutte révolutionnaire de confondre la forme particulière qu'adopte alors le fascisme naissant avec sa nature propre. Cette vision métaphysique, cette confusion entre forme particulière et nature propre, est dangereuse pour le mouvement révolutionnaire, car elle empêche de comprendre comment le fascisme, en tant qu'outil indispensable de l'impérialisme, se développe en suivant les contradictions particulières de la production capitaliste. Le fascisme, de tout temps, est un vecteur de division du mouvement prolétarien et de répression lorsque cela devient nécessaire pour la classe bourgeoise. Le développement de groupes tel que le Bastion Social, à travers toute l'Europe, correspond aux problématiques actuelles de la bourgeoisie libérale : le fort taux de chômage qui correspond à une phase de développement particulière de la production, ainsi que la forte immigration qui correspond à l'activité impérialiste intense menée par les pôles Etats-Unis, Union européenne, Chine et Russie. Ces deux contradictions inhérentes à l'activité du capitalisme impérialiste doivent, pour la bourgeoisie, trouver leur apaisement dans l'« unité nationale », c'est-à-dire la soumission du prolétariat aux intérêts de sa bourgeoisie nationale, afin que toute activité du mouvement prolétarien pour apporter une résolution de ces contradictions par la révolution du mode de production soit écartée, mise en échec, et, à terme, réprimée. Le fascisme n'a pas « disparu » dans la multitude des mouvements d'extrême-droite, mais au contraire chacune de ces formes spécifiques de la réaction expriment le caractère du fascisme en plein développement, suivant l'évolution des formes spécifiques des contradictions de la production capitaliste.

 

Ainsi, avec cette grille d’analyse, nous pouvons faire un état des lieux du développement du Bastion Social (BS). Depuis sa fondation, ce mouvement s’est efforcé de se donner une nouvelle image, de rompre avec la tradition de violence et de hooliganisme débile du Groupe Union Défense (GUD). Pour ce faire, le Bastion Social a voulu rassembler divers courants fascistes sous son étiquette, proposant une stratégie d’implantation géographique, ouvrant des locaux associatifs, pratiquant la « politique de la pinte », organisant des maraudes et des repas à destination « des SDF Français et des Français dans le besoin ». Mais cette reconversion « sociale » non seulement n’est pas nouvelle (les nazis la pratiquaient déjà, par exemple, lors de l’occupation de l’Alsace en 1940-1945 par les « cuisines populaires » de la NSV, littéralement Organisation nazie d’entraide populaire), mais elle est loin de faire l’unanimité dans le camp fasciste. Les directions nationales et locales du BS semblent les seules à être conscientes de la centralité de cet enjeu de respectabilité pour relancer la mouvance fasciste française à l’image de ses précurseurs italiens (CasaPound) et grecs (Aube Dorée). Le reste des militants et sympathisants peinent à s’adapter aux nouvelles logiques. Faire des maraudes, ça ne les intéresse pas. Ils veulent faire la bagarre, taper tout ce qui est différent de leur modèle monolithique. Les agressions de Strasbourg, les tentatives du BS d’en prendre les distances (« ce n’était pas nos directives », et pas « ce n’est pas notre mode d’action »), prouvent cette dynamique interne : une direction qui veut passer par respectable, et une base incontrôlable, violente, aveugle, dépourvue de tout calcul stratégique. Sauf que l’on ne peut pas s’étonner de cet état de fait : si le BS Strasbourg est obligé chaque deux semaines d’écrire un communiqué pour prendre les distances des violences, il ne trompe personne. Le seul type d’individus que leur mouvance peut attirer c’est précisément le type violent. Donc, le GUD n’est pas vraiment dissout, le BS n’est pas un changement de fond : c’est juste une démarche de « fascisme à visage humain » imposée à marches forcées par sa direction. L’image qu’elle renvoie est celle d’une meute de chiens enragés face à quelques dresseurs malhonnêtes. Si le dressage échouera, il y aura aussitôt un retour aux vieilles pratiques explicitement violentes et fin en elles-mêmes. Si le dressage fonctionne, si les locaux demeurent ouverts et actifs, la teinte « sociale » du BS ne sera qu’un prétexte de préparation et légitimation de nouveaux déchaînements de violences, d’ampleur inédite, parce que son but demeure la « révolution nationale » (lire « réaction nationaliste »). Dans tous les scénarios possibles, la violence contre la classe prolétaire est présente, elle est intrinsèque à l’idéologie fasciste malgré toutes les vitrines dont elle peut se doter.

Le Bastion Social essaye de séparer – ou plutôt de masquer le lien – entre l’idéologie fasciste et ses pratiques. Il valorise davantage la dimension pragmatique, le côté national-social d’« aide aux SDF Français et aux Français les plus démunis », par rapport à la dimension théorique insurrectionnaliste-réactionnaire. Mais les deux dimensions ne peuvent pas fonctionner l’une sans l’autre. Pour pouvoir assumer pleinement leur visée réactionnaire, les fascistes ont besoin d’être appuyés par la bourgeoisie nationale. Mais cette alliance n’est que ponctuelle : la bourgeoisie n’a besoin des fascistes que lors des crises sociales qu’elle ne peut pas maîtriser toute seule, respectant le cadre de la libéral-démocratie. Le reste du temps, la bourgeoisie joue à un jeu pervers avec le fascisme : elle est capable de le condamner publiquement tout en préparant de facto le terrain sur lequel le fascisme pourrait se déployer au moment opportun. Alors, dans la phase actuelle, pour préparer ce moment de prise de pouvoir réactionnaire, les fascistes (ou au moins leurs chefs) ont compris qu’ils ont moins besoin d’énergumènes bagarreurs que d’un travail d’hégémonie nationaliste. C’est pour cela que par exemple CasaPound et les fascistes italiens ont entrepris depuis 2003 des tentatives de contre-hégémonie (la récupération des symboles révolutionnaires tels Che Guevara, Hugo Chavez, etc.), et que les think tank complotistes et confusionnistes multiplient leurs publications : l’objectif est simple, il s’agit de désorienter un prolétariat déjà assez désarmé depuis la fin de la Guerre froide et la mutation des partis communistes et de classe. Ainsi, le BS a moins besoin de guerriers que d’idéologues dans la guerre entre pauvres qu’il veut créer et dont il a besoin pour son projet réactionnaire. Il a besoin d’inventer de nouvelles méthodes d’action pour diviser les opprimés et les exploités, retrouvant ainsi les grâces de la bourgeoisie nationale : celle-ci trouve en effet très profitable le travail des fascistes de faire oublier aux prolétaires que leur véritable ennemi est la classe bourgeoise, et non pas l’autre chômeur, le travailleur migrant, etc. En somme, les fascistes contribuent au travail inlassable de la bourgeoisie pour que le prolétariat oublie que l’ennemi principal est celle-ci, que « l’ennemi principal est dans notre propre pays » (cit. Karl Liebknecht).

Ainsi, les alliances antifascistes avec des composantes « progressistes » de la bourgeoisie demeurent instables par essence. Les pouvoirs publics strasbourgeois se sont enfin exprimés contre l’Arcadia, ce lundi 22 janvier, par l’adoption à l’unanimité des élus municipaux d’une motion de principe, réclamant la fermeture de l’Arcadia et la dissolution du BS nationalement. On peut dire que les progressistes locaux ont fait tout ce qui était en leur pouvoir, ils ne pourront pas aller plus loin sans trahir les exigences de leur propre classe. Déjà parce que cette décision arrive extrêmement tard, à deux mois du début de la mobilisation et du travail de terrain : c’est justement le rapport de force que nous avons construit dans nos rues et nos quartiers qui a produit la réaction des institutions, et non le contraire. Ensuite, parce que l’antifascisme de la bourgeoisie ne peut qu’être un antifascisme moral, incapable de reconnaître, dénoncer et combattre les causes économiques et les raisons de classe qui servent la montée du fascisme, puisque cela équivaudrait à une remise en cause du système de classe lui-même, donc de l’exploitation économique de la bourgeoisie sur le prolétariat. Il est important de rappeler que les politiques qui créent le désert social dans lequel évolue la pollution fasciste, c’est la bourgeoisie qui les a mises en place : les mesures sécuritaires et l’état d’urgence permanent, le racisme d’Etat, la chasse aux migrants, le mal-logement, la casse du Code du Travail et la casse des services publics comme la santé et le transport… ce sont ces désastres de la bourgeoisie qu’ouvrent l’opportunité aux fascistes de s’exprimer et, surtout, d’être entendus. Comme des vautours, ils se nourrissent du désespoir social, et proposent une solution « par le bas » : le repli identitaire, qui n’est rien d’autre qu’un capitalisme franco-français, une domination de patrons franco-français sur des ouvriers franco-français.

 

Du fait de la nature de classe du fascisme, du fait que celui-ci constitue à la fois l’idiot utile et la milice de recours de la bourgeoisie, il n’y a point de combat antifasciste qui ne soit pas un combat anticapitaliste. Ce n’est que par le renversement du système bourgeois et par la marche vers le communisme - contre toute illusion réformiste, pacifiste, non-violente ou moralisatrice - que les prolétaires se débarrasseront de manière définitive du fascisme.

 

 

Mouvement des Jeunes Communistes du Bas-Rhin et Union des Etudiants Communistes de Strasbourg

Publié dans #Antifascisme

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