L'Histoire du mouvement ouvrier - Note hebdomadaire de l'UEC Strasbourg

Chaque dimanche nous avons décidé de publier un article traitant de l'Histoire du mouvement ouvrier, en Alsace bien évidemment, mais pas que. En France et dans le monde entier également.

 

« Tel était l’homme communiste René Bailleux »

 

Source : http://67.pcf.fr/83032

HOMMAGE À RENÉ BAILLEUX par Francis Wurtz

Je m'exprime ici à la fois au nom de la fédération départementale du Parti communiste français et en mon nom personnel. René Bailleux fut le premier dirigeant communiste du Bas-Rhin pendant cinq mandats consécutifs, entre1979 et 1994. Mais en réalité, il joua un rôle politique notoire avant et après cette période. Avant 1979, il assuma, plusieurs années durant, la responsabilité, alors tout à fait nouvelle, de « Secrétaire de Ville » pour l’agglomération strasbourgeoise. Créée pour appréhender dans leur globalité les enjeux urbains grandissants, cette mission hautement politique permit à René d’épanouir ses capacités à animer le travail collectif avec un dynamisme dont les militants et les militantes alors investis dans ces actions se souviendront aisément. Après 1994, René ne chercha pas à faire de l’ombre à ses successeurs, mais son implantation locale et sa notoriété à travers le département, héritée tout à la fois de son activité politique et de ses fonctions professionnelles, lui valurent une écoute et lui conférèrent, de fait, une influence, pendant de longues années encore.

Meeting unitaire pour le programme commun en avril 1973

Un quartier de Strasbourg a tenu une place particulière dans son activité au plus près des gens, c'est le Neuhof, où il a vécu jusqu’au dernier jour et auquel il était profondément attaché. Il y était à l’aise, et on l’y respectait, qu’il s’agisse des électrices et des électeurs qui lui témoignèrent plus d’une fois une confiance inédite dans notre ville ; ou bien des personnes avec lesquelles il échangeait et agissait dans les associations ou encore tels prêtres ou tels pasteurs dont il partageait bien des combats pour la justice sociale et la dignité humaine. J’ai, à cet égard, un souvenir personnel et impérissable : celui de la rencontre authentiquement fraternelle dont René créa les conditions entre Georges Marchais et les fidèles d’une petite église du Neuhof au mois de juin 1977. L’ambiance y était si conviviale que le curé interpella le Secrétaire général du PCF par ces paroles spontanées qui sont passées à la postérité : « Monsieur Marchais, je ne sais plus si je dois vous appeler frère ou camarade » !

Soirée carnavalesque au Neuhof 1 mars 1986

René témoignait de la même proximité sincère dans ses relations avec ses nombreux interlocuteurs professionnels. Il faut, en effet, le noter pour le mettre à son avantage : ingénieur topographe de formation, René exerça sans interruption sa profession de responsable départemental du remembrement et donna, en outre, des cours aux étudiants de l’Institut National des Sciences Appliquées. Son activité politique, totalement bénévole, amputa d’autant son temps libre. Voilà une forme de désintéressement dont plus d’un de nos politiciens médiatiques gagneraient à s’inspirer ! Il n’est pas non plus sans signification que, tout engagé qu’il fût sans compromission aucune, René bénéficiait de l’estime de ses collègues de toute opinion comme de son supérieur, alors Président du Conseil général, Daniel Hoeffel, pourtant éloigné de ses idées politiques. Il en alla de même de la part de nombreux élus locaux avec lesquels ses missions sur le terrain l’amenaient à coopérer. Tel était l'homme communiste René Bailleux.

Assemblée populaire à Mutzig 29 janvier 1990

La période durant laquelle il fut Secrétaire départemental du PCF ne fut pas banale. D’abord, 1979 fut l’année de la première élection du Parlement européen au suffrage universel. Tous les yeux étaient tournés vers Strasbourg : il fallait « assurer » ! Deux ans plus tard, les communistes entraient au gouvernement : du jamais vu depuis 1947. Là aussi, il a fallu apprendre vite et tenir bon pour un N°1 départemental vers qui convergeaient questions et interpellations ! Quant à la dernière décennie d’existence du système soviétique, elle ne facilita pas la tâche d’un responsable communiste… René fit face avec honneur à tous ces défis.

1ère assises de l’industrie de la mécanique 10 décembre 1982

Mais il n'y avait pas que la politique dans sa vie. On ne peut évoquer la mémoire de René sans évoquer la femme qui partagea son existence : la toujours disponible Sonia, dont la disparition prématurée jeta une ombre durable sur les dernières années de sa vie. Le couple, aux personnalités complémentaires, était profondément uni. « René, c’est un dur-à-cuire » aimait à remarquer l’inséparable épouse. Penser à René, c’est également se remémorer son penchant pour les cigarettes maïs, son goût pour la pêche, sa passion pour les cuisses de grenouilles, ou, sur un autre registre, son addiction à l'informatique – dont il fit, au demeurant, très tôt, bénéficier le bureau de son parti.

René et sa cigarette

De ces longues années de collaboration, d’amitié et de complicité, je garde le souvenir d’un homme bien. J’exprime à tous ses proches et tout particulièrement à ses deux fils qu’il adorait, Gilles et Yves, ma profonde sympathie.


 

BAILLEUX René (biographie)

 

SOURCE : Entretiens du 10 juin 2001 et du 15 janvier 2002.

Françoise Olivier-Utard (extrait du Metron)

Né le 10 octobre 1935 à Lens (Pas-de-Calais) ; ingénieur ; communiste dans le Nord puis en Alsace ; secrétaire fédéral à l’organisation du Bas-Rhin de 1968 à 1977, premier secrétaire fédéral du Bas-Rhin de 1977 à 1993.

Son père, Léon Bailleux, né le 7 mai 1901 à Denain (Nord), mort le 21 avril 1973 à Lens, fut commerçant avant de devenir, après 1940, chauffeur à la ville de Lens. Protestant d’origine, il n’était pas pratiquant. Il militait activement à la SFIO et se syndiqua à FO. Sa mère Berthe Henry, née le 18 novembre 1901 à Liévin (Pas-de-Calais), morte le 2 mai 1973 à Lens, était directrice d’école maternelle, et socialiste elle aussi. Le couple eut deux enfants, René Bailleux étant le cadet.

Il fit ses études primaires à Lens, ses études secondaires au lycée Condorcet de Lens, et deux ans de classes préparatoires au lycée Faidherbe de Lille. Il entra en 1955 à l’École nationale d’Ingénieurs de Strasbourg (ENIS devenue ENSAIS par la suite), obtint le diplôme d’ingénieur-géomètretopographe et fut embauché immédiatement à la direction départementale du Bas-Rhin de l’agriculture et des forêts. En 1990, il passa au service du département, en conséquence de la loi Defferre de 1983 sur la décentralisation. Il prit sa retraite en décembre 2000. Il s’était marié avec Sonia Mutterer, née le 24 mars 1935 à Strasbourg (Bas-Rhin). Ils eurent deux fils.

René Bailleux avait été sensibilisé aux questions politiques dès son enfance, par un milieu socialiste favorisant les discussions et engagé dans les luttes. Il choisit cependant le Parti communiste sur la base de la lutte anticolonialiste et de la lecture des textes de Marx, qu’il avait trouvés à la Maison du peuple de sa ville natale. Il obtint sa carte du PCF en 1953, à Lille (Nord). Dans sa cellule il côtoyait Jean Kanapa* et Jean Colpin*.

Quand il arriva à Strasbourg en 1955, il mit sur pied la section des étudiants communistes, qui compta bientôt une centaine de membres, assez en marge cependant de la fédération départementale. Il était invité aux réunions du comité fédéral en tant que secrétaire de ville de l’UEC.

Il fut élu directement au bureau fédéral en 1966 sur proposition de la section de Strasbourg-Neuhof, et suivit une école d’un mois en 1968 à Viroflay. En septembre de la même année, il devint secrétaire fédéral à l’organisation, au départ d’Alphonse Boosz*. Il accéda au poste de premier secrétaire de la fédération en 1977 et fut réélu jusqu’en 1993. Son élection marquait un tournant dans la vie politique de la fédération alsacienne, qui avait été jusquelà assez peu ouverte aux Français de l’intérieur et aux intellectuels. Il organisa les campagnes de diffusion de la politique nouvelle du programme commun, chercha un rapprochement à la base avec les chrétiens alsaciens. Il se heurta toutefois à la hiérarchie catholique.

Le voyage de Georges Marchais* en Alsace, au printemps 1977, avait eu un effet important de mobilisation dans les cellules et de médiatisation dans l’opinion publique. Lorsque la gauche arriva au pouvoir en 1981 et que le PCF devint un parti de gouvernement, les efforts de la fédération se portèrent sur les questions concrètes régionales, en particulier dans la bataille pour l’emploi à « la Cellulose » de Strasbourg en 1982. Mais, les contradictions liées à la situation politique ne purent être surmontées et démobilisèrent une partie des militants.

Candidat aux cantonales en 1972, René Bailleux obtint 14 % des voix, ce qui était en Alsace un bon score. Il fut aussi candidat aux élections municipales sur la liste d’Union de la gauche conduite par le socialiste Étienne Trocmé, en 1983, mais il ne fut pas élu, la gauche étant trop faible à cette époque à Strasbourg. Candidat aux élections législatives, il subit le déclin du parti et n’obtint que 8,81 % de voix en 1978 et 4,5 % en 1981. Il fut encore candidat en 1986.

Dimanche 28 septembre 2014 : Nous vous mettons à disposition l'enregistrement audio de la conférence de Maurice Carrez à l'Université Nouvelle intitulée « De la division à l'unité ? Le socialisme en Europe des années 1880 à la Première Guerre mondiale » :

https://mega.co.nz/#!oI5mVJCQ!5W_R-lJMqOw4J0Trew7ZQJv9SsnjoRm767fKm9PdGSw

 

 

Dimanche 3 août 2014 : Après une (longue) période d'inactivité, la rubrique reprend du service ! Aujourd'hui intéressons nous à Gauthier Heumann, rédacteur en chef de L'Humanité d'Alsace et de Lorraine et directeur de L'Humanité 7 Jours.

 

 

HEUMANN Gauthier [HEUMANN Günther/Gonthier, Ernest]

 

Né le 17 juin 1916 à Strasbourg (Basse-Alsace, Alsace-Lorraine annexée), mort le 19 septembre 1992 à Strasbourg (Bas-Rhin) ; journaliste de la presse communiste, auteur d’ouvrages politiques et historiques ; rédacteur en chef de l’Humanité d’Alsace et de Lorraine (1948-1959), directeur de l’Humanité 7 jours (1959-1991), membre du bureau fédéral du Bas-Rhin (1953-1957, 1966-1992).

Gauthier Heumann était l’aîné de cinq enfants. Son père, Edouard-Roland, né en 1883, avait une entreprise de maroquinerie à Strasbourg. Sa mère, Marie-Joséphine Issenhuth, née en 1890, n’avait pas de profession. Le père était protestant et la mère catholique, mais les enfants reçurent une éducation protestante. Gauthier Heumann fit ses études au Gymnase protestant de Strasbourg et fut éclaireur unioniste. Son bac passé à dix-sept ans, il entreprit deux années de théologie protestante à l’université de Strasbourg, puis se réorienta en faculté de médecine où il rencontra Gertrude Selma Steib, née le 3 mars 1917 à Graishausen (Suisse), étudiante en médecine qu’il épousa le 12 mars 1940 et qui devint ensuite pédiatre.
En 1939-1940, il fut médecin auxiliaire au centre de recherches marines de Banyuls (Pyrénées-Orientales). De juillet 1940 à juillet 1941, il vécut à Marseille (Bouches-du-Rhône) et tenta de gagner les États-Unis, accompagné d’un ami médecin juif allemand, du nom de Jacobsohn, qui avait fui le nazisme. Leurs démarches n’aboutirent pas. Ils se replièrent à Pringy (Haute-Savoie), de juillet 1941 à juin 1942. Le 15 juin 1942, Jacobsohn, qui n’avait pas de permis de séjour, et Gauthier Heumann furent arrêtés à Annemasse mais réussirent à s’évader, grâce à la complaisance d’un brigadier d’origine alsacienne. Ils passèrent en Suisse où se trouvait l’épouse de Gauthier. Les beaux-parents Steib, Alsaciens d’origine, étaient en effet revenus en 1939 dans la ferme où ils s’étaient déjà réfugiés de 1914 à 1925. Ils attendaient la nationalité suisse mais ne l’obtinrent pas et furent déclarés apatrides. Heumann vécut clandestinement à Genève. Arrêté en octobre 1942 par la police suisse, il fut interné dans divers pénitenciers à Berne puis à Coire. Il fut libéré de novembre 1943 à avril 1944, au moment de la naissance de sa fille. De mai à septembre 1944, il fut interné à nouveau dans un camp de travail près de Zurich. Le 5 octobre 1944, il s’engagea, avec les Alsaciens du camp, dans le Groupe Mobile d’Alsace, qui fut rattaché à l’armée De Lattre dans le Jura. Il participa à la bataille de Seppois, près de Mulhouse et rentra à Strasbourg en décembre 1945, avec le grade de lieutenant.
Il adhéra au PCF à son retour à Strasbourg et, renonçant à terminer ses études de médecine, travailla comme journaliste au quotidien communiste rédigé en langue allemande, l’Humanité d’Alsace et de Lorraine, alors dirigé par Alfred Roeslin*. La maladie empêchant bientôt celui-ci d’assumer ses fonctions, Heumann le remplaça en tant que rédacteur en chef, en 1948. Il devint dès lors le patron de la presse communiste alsacienne. Premier journal quotidien à reparaître dans l’Alsace libérée, l’Humanité d’Alsace-Lorraine se vendait à plusieurs milliers d’exemplaires et remplaçait, pour le public dialectophone, l’Humanité de Paris. La politique éditoriale visait essentiellement la région et tenait les lecteurs informés des luttes locales, grâce à un réseau de militants qui servaient d’informateurs et auxquels Gauthier rendit très régulièrement visite jusqu’à la fin : mines de potasse, SACM, Manurhin, DMC, mines de charbon, aciéries, SNCF, ce qui faisait que le journal était lu dans les grands centres ouvriers du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle. Les rédacteurs étaient le plus souvent des militants issus de la base et formés par le parti. L’imprimerie commerciale assurait une source de rentrées. Le financement du journal fut soutenu jusqu’au bout par le CC. Une Fête de l’Humanité d’Alsace-Lorraine était organisée tous les ans dans le grand hall de la Foire-exposition du Wacken, à Strasbourg. Elle rassemblait des milliers de personnes. Les Alsaciens montaient aussi un stand à la Fête de l’Humanité en région parisienne.
Des divergences d’analyse se manifestèrent entre Heumann et certains envoyés du Comité central, à qui il reprochait de ne pas comprendre la situation alsacienne et qui, de leur côté, le trouvaient trop éloigné des positions du CC. Il eut parfois maille à partir avec Joseph Mohn*, secrétaire de l’UD-CGT du Bas-Rhin, qui lui reprochait, par contre, son dogmatisme et sa russophilie.
Les grandes unes du journal furent consacrées à la dénonciation du plan Marshall, au procès d’Oradour, au réarmement de l’Allemagne fédérale, aux guerres d’Indochine et d’Algérie. En 1956, au moment des événements de Hongrie, le siège du parti, les locaux de l’imprimerie (rue des Francs-Bourgeois) et la librairie du Rhin (rue des Serruriers) furent assaillis par des manifestants en grande partie composés d’étudiants de droite qui saccagèrent complètement les locaux, détruisirent les archives. Il y eut des blessés de part et d’autre. Il fallut organiser la garde nocturne des locaux pendant un an.
La marginalisation du parti en Alsace entraîna la disparition de l’édition quotidienne en janvier 1959 et son remplacement par un hebdomadaire, l’Humanité 7 jours.
Les relations entretenues entre l’Humanité d’Alsace et de Lorraine et la Sächsische Zeitung conduisirent Heumann une fois ou deux seulement à Dresde (RDA). Les liens avec la RDA, qui semblaient étroits puisque le journal alsacien publiait de nombreux articles directement envoyés de Dresde, n’étaient en définitive que formels.
Gauthier Heumann eut à cœur de mettre l’accent sur les questions régionales dès le milieu des années 1970. « Dix propositions pour sauver l’Alsace » abordaient de façon pionnière les questions liées à la décentralisation et à la régionalisation. Il tenta aussi un rapprochement avec les chrétiens, mais la résistance des autorités religieuses fut inébranlable du côté catholique.
La modernisation du journal, par le passage à la langue française, la professionnalisation des journalistes et l’intérêt pour les questions sociétales nouvelles intervint trop tard. Le lectorat s’était rétréci aux vétérans. Heumann conservait l’espoir que le journal pourrait regagner de l’audience mais, après la librairie et l’imprimerie, il fallut renoncer aussi à l’édition. Le journal cessa de paraître en 1991.
Gauthier Heumann était entré au CF en 1947 et au BF en 1948. Il y fut élu jusqu’en 1957. Il y retourna de 1966 à 1992. Entre temps, il fut membre du comité fédéral.
Il s’intéressait aux questions linguistiques et culturelles et rédigea même un ouvrage historique sur la Guerre des paysans alsaciens de 1525, publié d’abord sous forme de feuilleton. Il fut aussi actif à la FSGT et anima pendant quelques années l’équipe de basket du club Égalitaire de Strasbourg-Neudorf.
 

ŒUVRE : Zum 10. Jahrestag der Ermordung von Georges Wodli. Der Freiheitsheld des Elsass, Strasbourg, 1953. — La question culturelle et linguistique en Alsace dans Analyse de l’Alsace, Paris, 1955, p. 99-150. — 40 Jahre Kommunistische Partei Frankreichs, Strasbourg, 1960. — Résistance, Strasbourg, 1965. — Der Volksfront, Le Front populaire en Alsace et en Lorraine, Strasbourg, 1966. — La Guerre des paysans d’Alsace et de Moselle (1525), Paris, 1975.

SOURCES : Arch. Dép. Bas-Rhin R 544 D 40. — Arch. Dép. Seine-Saint-Denis 261 J 67. — Arch. comité national du PCF, biographies de la Section Montée des cadres. — Françoise Olivier-Utard, « Du quotidien l’Humanité d’Alsace-Lorraine au magazine l’Humanité 7 jours : grandeur et déclin de la presse militante germanophone », in José Gotovitch et Anne Morelli (dir.) , Presse communiste. Presse radicale (1919-2000), Bruxelles, 2007, p. 205-219. — L’Humanité, Paris, 24 octobre 1992. — Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, fascicule n° 16, Strasbourg, 1990, p. 1570. — Entretien avec Gertrude Heumann, son épouse, le 22 mars 1999.

 

Par Françoise Olivier-Utard & Léon Strauss. Article tiré du Maitron : Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social.

 

 

Dimanche 2 mars 2014 : Nous continuons cette rubrique avec la biographie de Georges Wodli, grande figure du mouvement communiste alsacien et résistant fusillé par la Gestapo en 1943.

 

 

WODLI Georges, Charles [parfois écrit VODLI]. Pseudonymes Martin ou Jules, ou BERGER Charles.

 

Né le 15 juillet 1900 à Schweighouse-sur-Moder (Bas-Rhin), mort le 1er (ou le 2) avril 1943 à Strasbourg (Bas-Rhin) ; ouvrier ajusteur ; secrétaire de l’Union des syndicats CGTU de cheminots d’Alsace et de Lorraine, membre du comité central du PCF.

 

IHS CGT cheminots.

Deuxième fils d’un ouvrier d’équipe des chemins de fer d’Alsace-Lorraine, ancien apprenti cordonnier, lui-même fils de cheminot, il resta dans son village natal jusqu’en 1904. La famille, avec ses cinq garçons, résida ensuite à Soufflenheim, puis à Haguenau. Georges Wodli suivit une formation d’apprenti ajusteur aux ateliers du matériel de Bischheim. Ayant obtenu son brevet de compagnon, il fut incorporé en 1918 dans l’aéronavale allemande durant les derniers mois de la Première Guerre mondiale. Affecté à Kiel (Allemagne), il participa aux mutineries de la Flotte et à la fraternisation des marins avec le prolétariat révolutionnaire. Il adhéra au parti socialiste allemand. Rentré en Alsace devenue française, il reprit sa place aux ateliers de Bischheim du nouveau réseau d’Alsace et de Lorraine.
Une fois accompli son service militaire dans la marine à Toulon de 1920 à 1922, Georges Wodli s’installa à Paris comme ouvrier ajusteur, travaillant successivement chez Renault, Forman puis Hispano-Suiza. De retour en décembre 1925 en Alsace, marié à Salomé Felten, née le 12 octobre 1903 à Bischheim, morte à Hoehnheim (Bas-Rhin) le 2 mai 2000, il s’installa à Schiltigheim et reprit son ancien emploi aux ateliers de Bischheim.
Adhérent depuis juillet 1920 du Parti socialiste, Georges Wodli avait rallié la SFIC après son service militaire. Il resta au PC après la scission alsacienne de juillet 1929 et entra en octobre 1930 au bureau de la Région d’Alsace-Lorraine du PC, un bureau spécial aux pouvoirs étendus. Il fit, cette année-là, un voyage en URSS où il rédigea une autobiographie en allemand le 22 janvier 1932. L’année suivante la commission des cadres note dans son dossier « Bon. À suivre pour l’EL [l’Ecole léniniste de Moscou] » ; finalement sa candidature ne fut pas retenue en raison de son âge. Il militait également à la Fédération CGTU des cheminots, et devint en avril 1930 secrétaire administratif permanent de l’Union des syndicats de cheminots d’Alsace et de Lorraine en remplacement de Lorenz, décédé, puis entra en 1934 au bureau fédéral. Il fut l’un des quatre délégués de l’Union CGTU à la commission créée le 9 décembre 1934, qui aboutit le 26 mai 1935 à la fusion de l’Union des syndicats CGTU de cheminots d’Alsace et de Lorraine, de la Fédération des syndicats professionnels, de l’Union CGT, du Syndicat des échelles 5 à 10. Il fut élu au bureau de la commission exécutive avec le titre de secrétaire administratif. Il était alors le cinquième dans la hiérarchie syndicale du réseau.
Candidat communiste en 1932 aux élections législatives à Molsheim, Georges Wodli n’avait rassemblé que 1 330 voix contre 10 891 en faveur d’Henri Meck*, candidat de l’Union populaire républicaine (le parti catholique alsacien). Il fit partie de la délégation communiste lors de la première entrevue avec la direction de la SFIO le 14 juillet 1934. S’étant présenté dans la même circonscription aux élections législatives de 1936, il recueillit 2 658 voix, en seconde position derrière Henri Meck*.
Georges Wodli fut élu membre du comité central du PC en 1932 et réélu en 1936. L’année suivante, au congrès d’Arles, il n’était plus que suppléant.En fait, depuis 1933, il se consacrait à l’aide à la résistance communiste allemande, participant à l’édition de Die Rote Fahne et de Die Deutsche Volkszeitung, journaux clandestins qu’il faisait parvenir en Allemagne par la Suisse, animant des campagnes en faveur des militants allemands antifascistes victimes des nazis, tels Ernst Thaelmann, Edgar André, Liselotte Hermann et autres opposants au régime hitlérien. Il fut en 1935 l’un des organisateurs des Olympiades ouvrières européennes de musique et de chant à Strasbourg.
Mobilisé en 1939 comme affecté spécial aux ateliers de Bischheim, puis muté au dépôt de Gretz-Armainvilliers (Seine-et-Marne) en janvier 1940, Georges Wodli fut rappelé au dépôt du génie d’Épinal, puis affecté à la 1re Compagnie spéciale du génie, au camp de Saint-Benoît (Seine-et-Oise). Renvoyé à Gretz au bout de six semaines, il fut arrêté le 30 avril sur son lieu de travail. Interné dans divers camps à partir du 30 avril, il fut transféré à Fort-Barraux à Roybon (Isère) d’où il s’évada le 2 septembre 1940 pour rejoindre alors la région parisienne après de longues journées de marche. Il fut alors condamné à dix ans de prison par défaut par le tribunal militaire de Lyon pour désertion.
Refusant l’annexion de l’Alsace-Lorraine par le Reich, devenu au printemps 1941 sous le pseudonyme de « Jules » délégué interrégional du comité central clandestin pour l’Alsace et la Lorraine, Georges Wodli s’attela à la reconstitution du Parti communiste dans les trois départements placés sous régime allemand, organisant le mouvement de résistance, notamment à partir des centres cheminots de Basse-Yutz, Montigny-les-Metz, Sarreguemines, Bischheim, Mulhouse, avec le relais de ses adjoints, Georges Mattern pour le Bas-Rhin et Jean Burger, dirigeant l’important groupe Mario, dont Wodli était l’un des fondateurs, en Moselle. Le sabotage de l’exploitation ferroviaire, l’organisation de filières de passage entre les zones française et annexée, l’aide à l’évasion des prisonniers français, soviétiques, polonais dans les camps allemands installés en Alsace-Lorraine, la diffusion de tracts constituèrent des formes privilégiées d’action des groupes qu’il dirigea.
Les cheminots communistes membres du Groupe Mario avaient mis en place deux filières pour faire passer clandestinement la frontière vers la France à leur camarade Georges Wodli. L’une par Hagondange où un membre du groupe entrait en contact avec Louis Gutfried qui se chargeait de l’héberger clandestinement au domicile d’un voisin. Louis Gutfried s’occupant ensuite du passage clandestin de la frontière. L’autre filière, par Moyeuvre-Grande (Lorraine annexée), était organisée autour des mineurs de fer qui le faisait passer clandestinement dans les wagonnets de la mine.
Georges Wodli, qui avait échappé à grande peine à la police le 21 septembre 1941 à Gretz, fut arrêté le lendemain à Orly, mais aurait réussi à persuader un inspecteur de police de le libérer. Il fut surpris par la police de Vichy le 30 octobre 1942 à Chatou (Seine-et-Oise, Yvelines), en plein sommeil, incarcéré au dépôt de la préfecture de police ou/et à la prison de la Santé puis à Fresnes. La Gestapo, qui le réclama, obtint son transfert le 18 novembre, et le 16 janvier 1943, il fut transféré au camp de « sécurité » de Schirmeck en Alsace annexée, où il fut mis au secret dans sa cellule. Ce fut le début d’un long calvaire pour Georges Wodli, qui subit de nombreux interrogatoires au siège de la Gestapo à Strasbourg où il fut régulièrement torturé et battu. À Moscou, Maurice Thorez ignorait son destin lorsqu’il écrivit, sous le pseudonyme de Jean, une évaluation le 15 mars 1943 : « Membre du comité central ; Membre du Bureau régional d’Alsace ; Administrateur du puissant syndicat des cheminots d’Alsace et de Lorraine. Très intelligent et capable. Fut l’un des soutiens principaux du Parti dans la lutte contre le groupe dégénéré Hueber-Mourer (1929). Grande autorité. Tendances personnelles. À toujours des difficultés à travailler collectivement. Pas de nouvelles depuis la guerre. » Il existe plusieurs versions sur les circonstances de son décès. La plus vraisemblable indique que Georges Wodli serait décédé dans sa cellule le 2 avril 1943 à 9 h 30 du matin après une longue agonie à la suite de tortures. Pour camoufler en suicide leur crime, ses tortionnaires nazis auraient alors organisé une macabre mise en scène, simulant une mort par pendaison dans sa cellule le 1er avril, version reprise par l’acte de décès « officiel ». Ramené au camp de Schirmeck, le corps de Wodli aurait été aussitôt incinéré au four crématoire du camp du Struthof distant de 8 km (cf. M. Choury, p. 92). Selon certaines brochures communistes de l’après-guerre (Des français...., Quelques biographies...), Georges Wodli aurait été emmené le 2 avril au camp de concentration du Struthof dont tous les accès avaient été barrés à 5 km à la ronde, pour y être pendu. Au pied de la potence, il aurait alors adressé un message de foi et de confiance en faveur du « grand Parti communiste » pour lequel il avait milité et faisait le sacrifice de sa vie. Enfin, selon Jacquet (p. 185), « Wodli, arrêté le 30 avril 1942, aurait été pendu le 1er avril 1943 dans les locaux de la Gestapo de Strasbourg après avoir subi les pires tortures », infligées par les agents de la Gestapo Schleite, Wolters, Hilger et Wünsch.
Quoi qu’il en soit, Georges Wodli fut fait, à titre posthume, chevalier de la Légion d’honneur avec le grade de sous-lieutenant, décoré de la croix de guerre avec palmes et de la Médaille de la Résistance. Georges Wodli devint le symbole de la résistance communiste en Alsace-Lorraine. En 1953, l’Union des syndicats des cheminots d’Alsace-Lorraine CGT édita une brochure, Heimat unterm Hakenkreuz à l’occasion du dixième anniversaire de sa mort.
 

SOURCES : RGASPI, 495 270 1484. — Arch. Nat. F7/13129, 13130. — Arch. Dép. Bas-Rhin, 98 AL 723. — Arch. Dép. Moselle, 310 M 95. — Le Cheminot unifié, Strasbourg, 2 avril 1945. — L’Humanité d’Alsace et de Lorraine, 7 février 1945. — La Presse libre, Strasbourg, 18 mars 1945 (lettre de Georges Weill au sujet de l’assassinat de Wodli publiée à Albert le 12 août 1943) et 6 avril 1945. — Des Français en qui la France peut avoir confiance, 1945, (1re éd. ; 2e éd. avec portrait). — Quelques biographies de dirigeants du PCF. — G. Walter, Histoire du Parti communiste, p. 278. — Lettres de fusillés, Éd. sociales, 1958. — Albert Ouzoulias, Les Bataillons de la jeunesse, Les jeunes dans la résistance, Paris, Éditions sociales, 1969. — Maurice Choury, Les Cheminots dans la bataille du rail, 1970, p. 84-93. — Jacques Jacquet, Les Cheminots dans l’histoire sociale de la France, 1967, p. 185. — L’Humanité, 8 décembre 1944, 1er avril et 5 avril 1945. — C. Hoeffel, Heimat unterm Hakenkreuz (Mon pays sous la croix gammée), édité par l’Union des syndicats CGT d’Alsace-Lorraine, à l’occasion du 10e anniversaire de la mort de Georges Wodli, Schiltigheim, 1953 (trad. de l’allemand par G. Bitte). —Résistance in annektierten Elsass und Lothringen, Strasbourg, 1953 (numéro spécial de l’Humanité d’Alsace et de Lorraine). — L. Burger, Le groupe Mario, une page de la résistance lorraine, Metz, 1965. — B. Reimeringer, « Un communisme régionaliste ? Le communisme alsacien : 1920-1939 », Régions et régionalisme en France du XVIIIe siècle à nos jours, 1977. — Gérard Diwo, Le communisme en Moselle (1925-1932) à travers les élections législatives d’avril 1928 et de mai 1932, M.M., Université de Metz, 1983, 176 p. — Léon Strauss, « Le Parti communiste français en Alsace-Lorraine de la fin de 1938 à la fin de 1941 », Les Communistes français de Munich à Châteaubriant, Presses de la FNSP, 1987, p. 369-387 ; biographie de G. Wodli, Encyclopédie de l’Alsace, t. 12, Strasbourg, 1986. — « Dernière lettre de G. Wodli à sa femme (1er novembre 1942) », Catalogue de l’exposition Strasbourg 1939-1945, Arch. Mun. de Strasbourg, 1992. —L’Humanité, 5 avril 1993. — DBMOF, tome 43, p. 385-386. — Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, n° 40, (à paraître). — Renseignements fournis par Marguerite Obrecht. — Notes de Pierre Schill.

 

Par Georges Ribeill & Léon Strauss. Article tiré du Maitron : Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social.

 

 

Dimanche 23 février 2014 : Pour cette première, nous allons commencer par un grand nom du mouvement communiste et ouvrier alsacien, en la personne de Marcel Rosenblatt !

 

ROSENBLATT Marcel, Ernest. Pseudonyme : ROMAIN Ernest

 

 

Né le 17 décembre 1908 à Mulhouse (Haut-Rhin), mort le 28 novembre 1973 à Strasbourg (Bas-Rhin) ; ouvrier serrurier ; président du syndicat CGTU du Bâtiment de Mulhouse ; secrétaire de la Région communiste d’Alsace ; membre suppléant (1936) puis titulaire (1937) du comité central du PC ; député.

Marcel Rosenblatt était le fils d’un cheminot employé à la gare de Mulhouse comme garçon de bureau à l’Inspection principale et qui était parti pour Paris l’année d’après sa naissance. Sa mère était femme de ménage. Il fut élevé dans sa ville natale par une grand-mère. Son père fut engagé volontaire dans l’armée française pendant la Première Guerre mondiale ce qui valut au petit Marcel des avanies de 1914 à 1918 : les autorités municipales de Mulhouse l’auraient privé de sa carte d’alimentation et du bénéfice de la soupe des écoles. Deux oncles furent également engagés volontaires, écrivait Rosenblatt dans ses autobiographies de 1933 et 1934, où il ne fait pas allusion à un engagement de son père. Ce dernier, syndiqué unitaire dès 1921, avait adhéré en 1922-1923 au Parti socialiste qui exerça des pressions pour le faire passer à la CGT, mais il refusa et quitta le parti. Il s’occupait de sport ouvrier ; sa femme adhéra en 1932 au parti communiste et fut trésorière de la Libre pensée prolétarienne et membre de la FST. Marcel Rosenblatt avait une sœur, membre d’associations chrétiennes, qui adhérait à la CGT. Il obtint le certificat d’études primaires après avoir fréquenté huit années l’école primaire dont quatre et demie en langue allemande et trois et demie en langue française, langue qu’il maîtrisait encore difficilement en 1934.
En avril 1923 il commença à travailler comme apprenti serrurier à la Manufacture de machines du Haut-Rhin pendant dix-huit mois et fut licencié après s’être querellé avec un contremaître. Il exerça ensuite différents métiers : charpentier, sur machines de scieries, jusqu’au début 1926. De mars à novembre 1926 il vécut une période très agitée ayant décidé d’aller « à l’intérieur de France » où il pratiqua des « boulots » variés, en particulier dans l’industrie hôtelière et le bâtiment. C’est ainsi qu’il se retrouva successivement, pendant ces quelques mois, à Belfort (hôtel et bâtiment), Montbéliard (Doubs), Paris (hôtel), Mantes-la-Jolie (Seine-et-Oise) ; il gagna ensuite Saint-Nazaire (Loire-Inférieure) puis Toulon (Var) (émailleur des grands paquebots). Échoué à Marseille (Bouches-du-Rhône), sans ressources (il fréquenta l’asile) il fit “tous les métiers” : pêcheur, docker, employé d’hôtel, ouvrier du bâtiment. Puis il parcourut à pied la région jusqu’à Arles, Nîmes (Gard), Avignon (Vaucluse) où il fit les vendanges et, après un dernier séjour à Montpellier (Hérault) dans l’hôtellerie et comme aide-monteur, il revint à Mulhouse ! Il travailla alors comme aide-monteur jusqu’en janvier 1927 sur un chantier de la ville de Mulhouse. De 1927 à 1932, hors son service militaire, il fut menuisier et terrassier. En 1932-1933 il connut le chômage.
Marcel Rosenblatt avait fait son service militaire d’octobre 1929 à octobre 1930 comme canonier-téléphoniste. Il affirmait avoir été changé de régiment ayant fait huit jours de prison pour antimilitarisme. Il épousa en 1932 à Mulhouse, Anne Élisabeth, dite Élise Kaufmann, une ouvrière du textile, « canetteuse » chez Dolfuss-Mieg. Née le 26 mars 1900 à Bâle elle était de nationalité allemande, orginaire de Krenzzach (Bade). Son père était menuisier à Effringen (Bade) et, sur ses huit enfants, quatre s’étaient fixés en France, les quatre autres étant restés en Allemagne. Élise Kaufmann était une militante qui avait adhéré à la Jeunesse socialiste allemande de 1919 à 1921 et était passée à la Jeunesse communiste et au PC d’Allemagne. Elle était alors responsable, pour le SRI, des passages illégaux de réfugiés politiques. Elle quitta le KPD en 1928 par « opposition radicale » dit Rosenblatt. Élise milita en France activement à la CGTU, au SRI, à Antifa et à la Libre pensée prolétarienne. Ils habitaient 64 rue du Manège à Mulhouse et eurent un fils à la fin de 1933. Une légende répandue parmi les communistes alsaciens veut qu’elle ait fait partie de la délégation du Haut-Rhin au congrès de Tours. Il s’agit vraisemblablement d’une confusion avec Léonie Kaufmann*. Par contre, Élise Kaufmann avait peut-être assisté en 1920 ou 1921 à l’un des congrès des Jeunesses socialistes-communistes ou communistes. Elle mourut à Strasbourg le 11 mars 1986.
Marcel Rosenblatt adhéra le 9 octobre 1923 aux Jeunesses socialistes de Mulhouse et rompit en avril 1924 par opposition à la politique socialiste lors de la guerre du Maroc. D’avril 1924 à mai 1927 il fut inorganisé. Revenu à cette date à Mulhouse il aida à créer le syndicat unitaire du Bâtiment, où il fut trésorier puis secrétaire administratif de 1928 à 1929. À son retour du service militaire il devint en janvier 1931 secrétaire général de son syndicat dont les effectifs étaient alors de 36 ; ils atteindront 600 en mars 1934. Le 1er juin 1931 il adhéra à la Jeunesse communiste où il dirigea la commission d’Agit-prop et organisa une troupe qui présentait des spectacles d’agitation dans la région de Mulhouse. Il se heurta alors aux dirigeants communistes locaux (en particulier avec le secrétaire de l’UL-CGTU Wallisier) au sujet de la pièce Le Bonze envoyée par les JC de Suisse. Il reprit ses fonctions fin 1932 mais la JC avait dépéri et il fut surtout accaparé par ses fonctions syndicales. Il quitta la JC en juin 1933, il avait adhéré le 1er décembre 1932 au PC où il fut élu à la direction du sous-rayon de Mulhouse comme responsable de l’Agit-prop puis, sur la proposition de la cellule Rosa Luxemburg, élu à la direction du Rayon pendant les luttes de chômeurs. Il avait été arrêté lors d’une grève en 1932 mais libéré après des manifestations. En mai 1933 il dirigea une grève de chômeurs “contre le travail forcé”, il fut alors licencié pendant quatre semaines par le premier adjoint socialiste de la mairie mais un grand nombre de chômeurs adhérèrent à la CGTU. En avril il dirigea une grève du bâtiment à Mulhouse.
Membre du bureau de l’UL-CGTU Marcel Rosenblatt était aussi à la CA du “syndicat régional” (sans doute l’URU). En 1933 il fut délégué par son syndicat au Congrès antifasciste européen de Paris (juin) et au congrès national confédéral de septembre. Il avait été élu en 1932 délégué à la Caisse maladie de Mulhouse. Par ailleurs il militait à Sport Rouge, au SRI, à Antifa et à la Libre pensée prolétarienne. Il participa à la grève de février 1934.
En mars 1934 il se rendit à Moscou où, sous le nom d’Ernest Romain, il fut élève à l’École léniniste internationale. Chômeur avant son départ, il ne percevait qu’une indemnité mensuelle de 133,50 F alors qu’il devait verser 250 F pour la pension de son fils ; aussi demanda-t-il une allocation à la commission économique de l’École.
En décembre 1935, il partit pour Strasbourg pour y occuper les fonctions de secrétaire de la Région Alsace, désormais séparée de la Moselle. Peu après, au congrès de Villeurbanne, Marcel Rosenblatt fut élu membre suppléant du Comité central puis membre titulaire au congrès d’Arles (décembre 1937) où il prit la parole pour évoquer les aspirations du “peuple alsacien et lorrain”, tout en soulignant que l’unique garantie de son salut résidait dans son union avec le peuple de France. Il reprit la même thématique à la conférence régionale de Colmar le 18 septembre 1938. En avril 1939, il fut candidat à l’élection législative partielle de Mulhouse et se désista au second tour en faveur du socialiste Jean Wagner, qui fut battu. Jusqu’à la fin du mois d’août 1939, il assura la direction politique du parti en Alsace avec Léonard Keim, secrétaire à l’organisation ; il était également directeur politique de l’édition allemande de l’Humanité publiée à Strasbourg et dont le rédacteur en chef était Lucien Iltis, futur agent de la Gestapo.
En septembre 1939 il participa à la constitution de la direction illégale du parti et garda le contact avec elle quand il fut mobilisé. “Il aida dans la lutte contre les traîtres (Wallisier et autres)” écrivait en mars 1943 Maurice Thorez (Jean). Démobilisé en juillet 1940 en Dordogne, il rencontra Albert Erb, responsable du parti en Alsace et rentra, sur ordre du parti en Alsace annexée en septembre.
Quelques heures après son arrivée à Strasbourg, Marcel Rosenblatt fut arrêté le 23 septembre par la Gestapo, interné au camp de “rééducation” de Schirmeck puis déporté le 25 mars 1941 au camp de concentration de Dachau, où il participa à l’organisation communiste clandestine. Rapatrié à Strasbourg le 14 mai 1945, il assura le secrétariat de la Fédération du Bas-Rhin jusqu’en mars 1950, date à laquelle il fut remplacé par Alphonse Boosz et la direction politique de l’Humanité d’Alsace et de Lorraine. Il avait été accusé par Claessens du CC du PC belge d’avoir participé à un “groupe trotskyste” à Dachau et d’avoir pris position contre le parti dans un tract. Il se défendit devant les responsables des cadres (SMC), niant avoir participé à la rédaction d’aucun tract et déclarant que sa “position politique était toujours la défense du parti et de l’URSS”. Robert Marchadier confirma ne pas avoir relevé de telles fautes mais remarqua que Rosenblatt était « plus que modéré dans son activité, [avait] manqué de courage et [n’avait] jamais organisé le sabotage dans les commandos ». Le Xe congrès des 26-30 juin 1945 ne le réélut pas au comité central. Il suivit une école centrale du parti en 1947 où il fut jugé « solide et expérimenté » bien qu’il « ne voie pas toujours l’essentiel ».
Tête de la liste communiste, élu avec 13,4 % des suffrages exprimés à la première Assemblée constituante en octobre 1945, Marcel Rosenblatt représenta le Bas-Rhin au Palais-Bourbon jusqu’au 2 janvier 1956. Il y intervint en janvier 1946 en faveur de l’introduction des lois laïques en Alsace et en Moselle. Par contre, il se prononça en 1948 pour l’abrogation des dispositions restrictives sur l’usage de l’allemand dans la presse régionale introduites à la Libération. Il déposa par la suite sans succès plusieurs propositions de lois sur l’introduction du bilinguisme dans les écoles et la vie publique dans les trois départements. Lors du débat de juillet 1946 sur les Alsaciens et Lorrains incorporés de force dans l’armée allemande retenus en URSS, il rejeta la responsabilité de cette situation dramatique sur ceux qui avaient voté les pleins pouvoirs à Pétain comme le député MRP, Henri Meck, ou ceux qui, à la radio de Londres, avaient « préconisé la soumission ou la désertion au lieu d’appeler à la formation de détachements de partisans sur le sol national ». La question des « prétendues disparitions en Union soviétique » n’était, selon lui, qu’un prétexte servant à la « préparation à la guerre ». Le 30 novembre 1947, il s’adressa du balcon de l’Humanité à des manifestants venus exprimer leur sympathie au journal dont une édition spéciale venait d’être saisie par la police en dénonçant la « politique boche » du gouvernement Robert Schuman. Le 3 décembre 1948, Marcel Rosenblatt protesta à l’Assemblée nationale contre une déclaration d’anciens nazis en zone d’occupation américaine réclamant le retour de l’Allemagne à ses frontières de 1914, donc la réannexion des trois départements ; il reprocha au gouvernement Queuille de ne pas avoir réagi et quitta la tribune en chantant « Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine ». En février 1953, il fut le seul parlementaire alsacien à ne pas voter l’amnistie des treize Alsaciens incorporés de force dans la Waffen-SS qui avaient participé au massacre d’Oradour et qui venaient d’être condamnés au procès de Bordeaux. Le mois suivant, il prit une part importante dans la procédure d’exclusion du parti d’Albert Erb, membre du bureau fédéral et Léonard Keim, ancien secrétaire fédéral et membre du Comité central, qui avaient désapprouvé l’attitude du PCF dans cette affaire. Le 7 novembre 1956, tandis qu’il gardait les locaux du parti assiégés pendant trois jours à la suite des événements de Budapest, des manifestants, étudiants pour la plupart, saccagèrent son appartement : une partie du mobilier fut incendié après avoir été jeté dans la rue.
Après sa retraite, Marcel Rosenblatt présida la commission départementale des retraités CGT et représenta la CGT au conseil d’administration de la Caisse régionale d’assurance-vieillesse. Il présida également la section du Bas-Rhin du Mouvement de la paix et siégea au conseil d’administration de la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes. Il mourut subitement à Strasbourg le 27 novembre 1973.
 

SOURCES : Arch. J. Maitron (Fiche Batal). — Arch. Vassart. — Arch. Komintern, RGASPI, Moscou, 495 270 251 : autobiographie du 25 mars 1934, Moscou (sous le nom de Ernest Romain), autobiographie, Mulhouse, 30 novembre 1933 ; note de “Jean” (Maurice Thorez), 12 mars 1943 ; note de 1950 (consulté par Claude Pennetier, reporté par René Lemarquis). — Autobiographie manuscrite, 1971. — Questionnaire rempli par son fils en novembre 1981. — Témoignage d’A. Boosz, secrétaire fédéral à l’organisation, puis premier secrétaire fédéral du Bas-Rhin. — L’Humanité, Strasbourg, 1936-1939 (en particulier 2 avril 1939). — L’Humanité d’Alsace et de Lorraine (1944 –1958). — L’Humanité sept jours (Strasbourg), depuis 1959. — L’Alsace, Mulhouse, 1er décembre 1973. — Le Monde, 30 novembre 1973. — Dernières Nouvelles d’Alsace, Strasbourg, 13 mars 1986. — G. Heumann et M. Rosenblatt, “Les répercussions d’Octobre en Alsace et en Lorraine”, Cahiers de l’Institut Maurice Thorez, 1967, n° 7/8. — B. Reimeringer, “Un communisme régionaliste ? Le communisme alsacien”, in G. Livet et Chr. Gras (dir.), Régions et régionalismes en France du XVIIIe siècle à nos jours, Paris, 1977, p. 361 –392. — Laurent Adam, Histoire du Parti communiste en Alsace de la Libération à 1958, mémoire de maîtrise, Strasbourg II, 1981. — C. Frantz, « Parti communiste », Encyclopédie de l’Alsace, t. 10, Strasbourg, 1985, p. 5859 –5866. — L. Strauss, « Rosenblatt Marcel », Encyclopédie de l’Alsace, t. 11, Strasbourg, p. 6509. — L. Strauss, « L’Alsace-Lorraine », in J.-P. Rioux et alii (dir.), Les Communistes français de Munich à Châteaubriant, Paris, 1987, p. 369 –387. — Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, t. 1, Strasbourg, 1983 et suite.

 

Par Léon Strauss. Article tiré du Maitron : Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social.

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :